mercredi 4 avril 2012

Filer droit




Il était une fois un vilain petit canard « qui ne s'alignait pas sur ses frères et sœurs ». Alors que ceux-ci croissent en verticalité, composés qu'ils sont de lignes qui partent vers le ciel, lui s'épanche à l'horizontale et se confond avec l'eau et l'air, jusqu'à devenir transparent.
Le célèbre conte d'Andersen se trouve avec Filer droit transposé dans un univers magnétique où s'affrontent une multitude de lignes droites. En leur sein et par leur opposition se détachent de graciles silhouettes. L'atmosphère, mélancolique, dépouillée révèle avec justesse la solitude de l'oiseau déviant, tout comme l'écriture, épurée à l'extrême.

Contrairement à l'histoire originelle, dans laquelle le volatile rejeté n'appartient pas finalement à la même espèce que la famille qui l'a élevé, la différence ici est signifiée de manière très subtile : l'auteure choisit de ne pas l'imposer au regard de façon prégnante, et la fait résider dans le sens de la construction, la symbolique de la ligne. Les images, striées, saturées, sont tout à la fois éthérées et oppressantes, leur composition créant une attraction hypnotique. À la beauté et l'audace esthétique, Noémi Schipfer allie la sensibilité et l'étoffe du propos, évitant l'écueil de la simple prouesse formelle. Elle s'appuie avec délicatesse sur l'art du contraste et profite de ce principe optique simple, qui invite doucement l'œil à s'accoutumer, pour évoquer la singularité, l'isolement qu'elle peut induire avant que n'advienne l'affirmation : notre petit palmipède, enfin – et violemment – libéré d'une famille qui ne le reconnaît pas pour un des siens, prend bientôt son envol et s'attache un nouveau cercle,
« aligné comme lui ».

Filer droit, Noémi Schipfer, éditions MeMo

lundi 2 avril 2012

Karoo



Saul Karoo exerce en tant que grand exécuteur des basses œuvres, “script doctor”. Il réécrit, dégraisse, recompose les scénarios qui lui sont confiés, liquide un personnage, étoffe la destinée d'un autre. Il est aussi méthodique dans son travail que dans sa vie personnelle, qu'il a totalement désinvestie affectivement, désormais étranger à lui-même, si ce n'est en tant qu'observateur, ou lorsque il se sait observé. Souffrant de multiples maladies telles que l'incapacité chronique à se saouler, Saul Karoo incarne l'individu en péril, inapte à choisir et aimer sincèrement, jusqu'à son inéluctable chute.

Le roman s'ouvre sur des notes presque burlesques, assurément caustiques. Lors d'une soirée de Noël donnée par de riches connaissances, Saul Karoo, la cinquantaine grasse, le cheveu triste, tente désespérément d'atteindre l'ivresse sans y parvenir, malgré toute la bonne volonté qu'il y consacre. Il croise sa femme, avec qui il n'en finit pas de divorcer – de préférence en public, lors de savoureux duels orchestrés avec maestria –, son fils qui le guette mais avec lequel notre homme ne supporte pas de passer du temps seul à seul, ainsi que quantités de relations qui s'attendent à le voir rond comme une bille, cigarette fichée au coin des lèvres, ainsi que l'ordonne sa légende :

« Qui étais-je pour affirmer que j'avais cessé de fumer alors que toutes ces bonnes gens, de l'autre côté de la porte, étaient sûres que ce n'était pas le cas ? Ils me connaissaient mieux, tous autant qu'ils étaient, que je ne me connaissais moi-même et, baignant dans leurs certitudes et leurs convictions, désirant si fort faire partie d'une communauté quelconque, je repêchai la cigarette dans le cendrier et la mis dans ma bouche. »

Saul Karoo est au moins lucide sur son cas. Souvent odieux, pathétique, émouvant aussi, d'un grand cynisme, adepte du mensonge, il s'est peu à peu détaché de tout ce qui comptait à ses yeux et dès lors, tout se trouve vidé de sa substance, de sa réalité. Malgré un premier signal d'alarme, symbolisé par la perte de son assurance maladie, il continue à mettre à mal sa condition d'homme : pour lui-même, il n'a plus aucune ambition. Jusqu'à ce qu'on lui demande de travailler sur le film d'un grand cinéaste : alors qu'il le regarde, une trouvaille va bouleverser sa vie. Mais que va-t-il apprécier pleinement : la possibilité de renouveau ou la fiction que cela représente ?
Le rire qui accompagnait le début du roman vire peu à peu au jaune, la trame imaginée par Steve Tesich agit comme un étau qui se resserre et l'on finit par se trouver face à un terrible dénuement :

« J'avais tout, enrage-t-il, et j'avais tout cela de naissance. Je suis né vivant dans un monde plein de vie. Pourquoi n'ai-je donc pas chéri et aimé tout cela ? »

Karoo, Steve Tesich, Monsieur Toussaint Louverture


vendredi 30 mars 2012

Bienvenue à Oakland



Terré dans un garage du Missouri, T-Bird Murphy, qui a dû quitter sa ville natale, Oakland, évoque le quartier où il a grandi et tous ceux qui y vivent, le quotidien fait de galères, les boulots pourris, les cuites bienfaisantes avec les amis, le chaos familial, révélant une cité dure, violente mais dont les beautés sont passionnément saisies.

« L'espoir c'est pour les connards. » D'entrée, Eric Miles Williamson donne le ton par la voix de T-Bird et insiste : il veut écrire Oakland, pour les habitants d'Oakland mais sait qu'il sera lu par des gens qui n'ont pas la moindre idée d'Oakland. La défiance envers ceux qui manifesteront un enthousiasme polissé, une empathie nourrie de distance et de bons sentiments le dispute au besoin de raconter la ville :

« (…) tandis que j'étais devant chez Dick, je me suis dit, tout à coup, que mon chez-moi, mon Oakland, mon Dick rempli de maniaques bourrés et profondément bons, profondément loyaux, ce chez-moi sur cette planète était un chouette endroit. Un bon endroit, en dépit de sa rudesse, de la misère et du malheur, et qu'il était sacré. Cet Oakland, c'était le mien, celui de Louie, de Jorgensen et de Shapiro, oui Oakland appartient à tous les habitants qui comptaient à Oakland. On bossait, on bossait tous comme des malades à Oakland et on allait y crever, oui, on y crèverait en toute beauté et contents de nous, parce qu'on aurait fait tout ce qu'on était censés y faire. »

On embrasse de plein fouet un peu de l'existence de T-Bird et ses camarades. La condition des classes populaires d'Oakland est celle de bien des milieux prolétaires des grandes villes occidentales. De nombreux immigrés, appelés en renfort alors que l'activité économique battait son plein, sont abandonnés dès lors que celle-ci périclite, croupissant dans des quartiers qui se sont transformés en îlots de misère alors que les plus riches se sont réfugiés dans les collines qui dominent la ville. Eric Miles Williamson, s'inspirant de sa propre vie à Oakland, donne place à ceux qu'il a côtoyés et écrit les épisodes sordides comme les moments de grâce, avec férocité et dévotion.
Bienvenue à Oakland est résolument ardent, il vocifère, touche par son amour débordant, et l'écriture, houleuse, farouche, fascine et emporte comme la symphonie de Blaise, l'alchimiste-compositeur, jouée par T-Bird, Shapiro, Jorgensen et leurs comparses lors d'une grandiose soirée chez Dick.

Bienvenue à Oakland, Eric Miles Williamson, Fayard

samedi 24 mars 2012

Papier Gâché 6


Romina Pelagatti

Marine Le Saout

Bastien Contraire

Le collectif Papier Gâché vient de livrer le sixième opus de sa revue éponyme. Au sommaire toujours changeant, se côtoient Giacomo Nanni, Roope Eronen, Marine Le Saout, Anus man, ainsi que les piliers Romina Pelagatti et Bastien Contraire. Dans ce numéro, trois histoires malicieuses se reposent sur des séquences à la fois étranges et oniriques.

Giacomo Nanni décline de délicats portraits de femmes où une certaine tension est rendue par de fines hachures. Il passe ensuite la main à Roope Eronen qui parodie et égratigne allègrement Dungeons et dragons et le monde du travail.
Aux teintes vives et aux personnages déjantés succèdent les pages fragiles de Romina Pelagatti. Dans une nature grouillante émerge, par un amoncellement de petits traits légers, une curieuse célébration : cabane, bûcher, échafaud, feu de joie ? C'est une intrigante nuit de Walpurgis que s'apprêtent à fêter des jeunes femmes dénudées dans le foisonnement de la forêt.
Foisonnement toujours, avec Marine Le Saout, de formes et de couleurs. La dessinatrice invente dans Animal sexe une excentrique et sensuelle classification d'animaux improbables, décrits par d'impératives assertions.
S'ensuit une pérégrination loufoque et minimaliste – un peu confuse – de petits personnages qui voguent à travers le blanc des pages, par Anus man.
Enfin, Bastien Contraire s'approprie le dessin didactique et raconte le douloureux parcours de saucisses fraîchement avalées : c'est tout en papier découpé, malin et expressif.

Il n'est pas facile d'avoir une certaine tenue dans un fanzine collectif. Papier Gâché s'y colle pourtant une fois encore et ne déroge pas à sa ligne : peu d'auteurs, éclectisme, fabrication soignée, couvertures tamponnées à la main s'il vous plaît – alors plutôt que de vous coltiner la lecture poussive d'une énième bande dessinée comme le secteur en produit tant, penchez-vous plutôt sur ce spécimen de la petite édition.

Papier Gâché 6

mercredi 21 mars 2012

Oui, mais il ne bat que pour vous







– (…) Votre cœur
C'est une brique.
– Oui, mais il ne bat que pour vous.

Car au fil du temps, les expériences, et parfois les blessures, s'accumulent mais n'empêchent pas l'élan, l'amour. Reste la crainte de souffrir et c'est ce qu'Isabelle Pralong suggère avec beaucoup de subtilité et d'invention dans son dernier livre Oui, mais il ne bat que pour vous, titre emprunté au poème « Pièce de cœur » de Heinrich Müller.

Lucie et son ami André envisagent de devenir parents. Cependant Lucie hésite. Autour d'elle gravitent figures esseulées et fantômes, et autant de proches aimants qui l'accompagnent.
Alternant scènes du quotidien, pleines de verve et de drôlerie, et séquences fantasmatiques, où grouillent d'extravagantes créatures – un tigre et une souris, frère et sœur, terrorisés par les aigles, un orque concupiscent, deux chiens chômeurs – l'auteur interroge le risque indissociable de l'attachement. Construite autour du poème, l'histoire est sans cesse en dialogue avec les vers, qui par incises introduisent tant des respirations qu'une graduation, offrant une composition presque musicale à la bande dessinée. Quant au dessin, saillant, tour à tour figé et mouvant, il appuie l'inquiétude qui sourd, plus particulièrement palpable dans les paraboles imaginaires, et permet de percevoir physiquement l'émotion. La consistance du livre tient à l'expression de petits mouvements imperceptibles, finalement cruciaux, mis en lumière, liés avec légèreté : lire Oui, mais il ne bat que pour vous, c'est recevoir l'histoire d'une avancée, réalisée au prix de moments difficiles mais avant tout vibrante, généreuse.

Oui, mais il ne bat que pour vous, Isabelle Pralong, L'Association

Citation : « Pièce de cœur », Germania Mort à Berlin, Heinrich Müller

samedi 17 mars 2012

La Bête qui sommeille



Un patelin du Maryland, par une froide matinée d'hiver. Quelques clients défilent chez le père Burroughs pour acheter de la mauvaise gnôle. Jim, jeune ouvrier noir, hésite un court instant puis sacrifie la paire de souliers qu'il comptait s'acheter et s'en va se saoûler dans un champ. Dans son délire alcoolisé, il croise la route de Kitty Smith, la prostituée du coin, et la viole et la tue. À ce déchaînement de violence, les Blancs répondront par une furie plus grande encore.

Multipliant les points de vue, Don Tracy nous fait vivre l'horreur inexorable et livre le récit implacable d'un lynchage, n'épargnant aucune facette de ce qu'il y a de plus sordide et brutal en l'être humain. Car la couche de "civilisation" apparaît bien mince et fragile sous les assauts de la violence aveugle et du désir de pouvoir, « la bête qui sommeille » en chacun. Le voilà, le personnage principal du roman, dont tous les mouvements sont passés au crible. La bête s'éveille, s'excite à l'odeur du sang ; bientôt, trouvant écho chez ses semblables, elle se joint à la meute stupide et hurlante, et se déchaîne. Du sadique cruel au progressiste bouffi de petite prétention, en passant par le sheriff conduit par le calcul politique et l'homme frustré par sa faible taille, nul ressort de ce qui conduit à la torture et au meurtre, que personne n'empêche, n'est laissé au hasard. Don Tracy déroule le fil des événements avec une terrible minutie, et, quel que soit le regard adopté, interroge l'irruption de la fureur. Servi par une écriture précise, puissante, son roman laisse complètement sonné.

La Bête qui sommeille (1938), Don Tracy, Gallimard, Folio

jeudi 15 mars 2012

Le Sillage de l'oubli



Âcre, c'est le mot qui me vient à l'esprit lorsque je parle du roman Le Sillage de l'oubli. Dans cette fresque familiale aux forts relents texans, on suit l'évolution douloureuse de Karel Skala, dont la venue au monde est marquée par la mort de sa mère, décédée en couches – et déjà, on tressaille dans les chaumières – crime originel jamais pardonné par le père. Se succèdent dès lors différentes strates temporelles tissées autour de Karel, brassant descriptions des travaux à la ferme, courses de chevaux fiévreuses, souvenirs d'enfance, rasades de bière et de whiskey de maïs, désir moite et frustration.
À la perte de l'épouse et de la mère jamais adoucie, les membres de la tribu Skala, le père et ses quatre fils, n'opposent que la rudesse et le sentiment rassurant de maîtrise que procure le travail accompli. Car c'est bien dans le tragique de ces solitaires existences masculines que réside la force du roman de Bruce Machart. À l'ombre du patriarche cruel, mortellement blessé par son veuvage, croissent les silhouettes déformées des fils, dont les cous se sont tordus sous le joug du vieux Skala. Où trouver dès lors une once de paix, d'oubli ?

Si certains célèbrent dans ce roman les peintures sombres d'un Texas âpre et violent, la vitesse, les étreintes fébriles au fond d'une grange, je retiendrai moins cet aspect qui flatte un peu la propension au fantasme américain. C'est un texte qui cherche à saisir la rudesse de la condition d'homme, de celui qui doit rester droit et fort, et c'est davantage dans cette dimension que réside la majesté du roman, qui parfois a tendance à aligner les images d'Épinal du western, à coup de crosses rutilantes et de luttes fratricides. De même, à certaines pompeuses tirades à faire larmoyer un peloton de vieilles mexicaines, on préférera les phrases courtes et sèches, certes mâtinées d'un peu de jus de chique, qui disent bien mieux la laborieuse existence quotidienne :

« Quand il eut à nouveau déroulé la jambe de son pantalon et redescendu l'échelle, il avait pris sa décision. Il allait voir comment se portait le bétail et si l'éolienne tournait sans problème. Il vérifierait que l'abreuvoir était plein, qu'on avait bien répandu du foin et du sel dans le pâturage tout proche. Il irait prendre son fusil à la maison et emprunterait le chemin de Moulton pour parler avec Hacek, puis, s'il le fallait, il franchirait la limite du comté pour gagner Gonzales et voir s'il ne retrouvait pas la trace des gamins avant que quelqu'un d'autre n'y parvienne et ne leur fasse dans la peau des trous qu'on ne pourrait pas réparer à l'aide d'une pince à épiler, de teinture d'iode et d'un pansement de fortune découpé dans une chemise sale. »

Le Sillage de l'oubli, Bruce Machart, éditions Gallmeister